Pendant que tout le monde regardait les grandes plateformes, l’État français a discrètement numérisé l’un des documents papier les plus pénibles du transport routier : le livret individuel de contrôle, ce carnet que des dizaines de milliers de conducteurs de camionnettes devaient remplir à la main chaque jour. Son remplaçant s’appelle Mobilic, il tient dans un smartphone, et depuis un arrêté de mars 2025 il est devenu la référence officielle du suivi numérique du temps de travail. Voici ce qu’il faut savoir, que vous soyez artisan livreur, déménageur, gestionnaire de flotte… ou simplement curieux de voir à quoi ressemble une numérisation publique réussie.
Le problème de départ : un carnet papier que personne ne remplissait
Petit rappel pour les non-initiés. Les gros camions embarquent un chronotachygraphe, le mouchard électronique qui enregistre automatiquement conduite, pauses et repos. Mais les véhicules utilitaires légers — moins de 3,5 tonnes, ou moins de 9 places pour le transport de personnes — n’en sont pas équipés. Pour eux, la loi imposait depuis 1998 un livret individuel de contrôle (LIC) : un carnet à feuillets où le conducteur note chaque jour ses heures de service, ses pauses et ses temps de repos.
Dans la vraie vie, ce carnet était la bête noire du secteur : fastidieux à remplir après dix heures de tournée, coûteux à archiver pour l’employeur, facile à « oublier », et quasiment invérifiable pour les agents lors d’un contrôle. C’est exactement le genre de friction administrative qu’un outil numérique bien conçu peut dissoudre — et c’est ce que l’équipe Mobilic, incubée dans le programme beta.gouv des startups d’État, a entrepris.
Mobilic, concrètement, c’est quoi ?
Une application web gratuite, utilisable depuis n’importe quel smartphone, qui enregistre le temps de travail des personnels roulants du transport léger : livraison du dernier kilomètre, messagerie, déménagement, et certains transports de personnes en véhicules de moins de 9 places. Le conducteur badge ses activités en temps réel — prise de service, conduite, autres tâches, pauses — au lieu de tout reconstituer le soir sur papier.
Qui est concerné ? Les entreprises dont les salariés (conducteurs et accompagnants) utilisent des véhicules utilitaires légers pour du transport routier de marchandises ou de voyageurs. Restent hors champ, notamment, les opérations internationales effectuées avec des véhicules de plus de 2,5 tonnes — celles-ci basculent vers le chronotachygraphe — ainsi que le transport pour compte propre dans la plupart des cas.
Ce qui a changé en 2025 : le LIC électronique devient officiel
Jusqu’à récemment, Mobilic restait une « alternative » tolérée au carnet papier. L’arrêté du 6 mars 2025 a franchi le pas : il définit officiellement le livret individuel de contrôle sous format électronique, produit par le service Mobilic, et en fixe les règles de tenue, de conservation et de présentation. Trois mécanismes méritent le détour, parce qu’ils montrent une vraie réflexion produit :
- La validation en cascade : le conducteur enregistre ses activités au fil de la journée et dispose de 24 heures pour corriger et valider. Passé ce délai, la validation devient automatique et vaut signature. L’employeur a ensuite deux jours ouvrés pour intervenir. Résultat : des données fraîches, traçables, impossibles à réécrire des semaines plus tard.
- Le QR code de contrôle : lors d’un contrôle en bord de route, le conducteur présente un code généré par l’application, que l’agent scanne pour accéder à l’historique. Fini le feuilletage de carnets froissés.
- L’API ouverte : les éditeurs de logiciels de gestion de flotte peuvent s’interfacer avec Mobilic. Les entreprises déjà équipées d’un outil métier n’ont pas à faire de double saisie — leur logiciel pousse les données et reste conforme.
Les données sont conservées trois ans, ce qui couvre la profondeur d’historique que les corps de contrôle peuvent exiger.
Côté contrôles : ce que vérifient les agents
Le suivi du temps de travail des conducteurs n’est pas une coquetterie administrative : la fatigue au volant est un facteur d’accident majeur, et le non-respect des temps de repos fausse la concurrence entre transporteurs. C’est pourquoi le secteur fait l’objet de contrôles de la DREAL en entreprise comme en bord de route, aux côtés des forces de l’ordre et de l’inspection du travail. Avec Mobilic, ces vérifications gagnent en vitesse et en fiabilité : l’agent scanne, l’historique parle. Pour les entreprises rigoureuses, c’est paradoxalement une bonne nouvelle — la conformité devient démontrable en quelques secondes, là où le papier laissait toujours planer le doute.
Mode d’emploi express pour une entreprise
- Créer le compte entreprise sur mobilic.beta.gouv.fr avec le SIREN, puis rattacher les salariés concernés (chacun crée son compte personnel).
- Équiper les équipes : un smartphone par conducteur suffit ; le matériel peut même être mutualisé au sein d’un équipage. L’employeur doit s’assurer avant le départ que chacun peut accéder à l’application.
- Badger en temps réel : à la prise de service, le conducteur enregistre le lieu, l’immatriculation du véhicule et le kilométrage, puis bascule entre « conduite », « autre tâche » et « pause » au fil de la journée.
- Valider sous 24 h côté conducteur, contrôler sous deux jours ouvrés côté employeur — puis laisser l’archivage numérique faire le travail.
L’échéance qui approche : juillet 2026
| Date | Ce qui change |
|---|---|
| Depuis mars 2025 | Le LIC électronique via Mobilic est officiellement encadré : règles de saisie, validation, conservation 3 ans, QR code de contrôle. |
| 1er juillet 2026 | Les utilitaires à partir de 2,5 tonnes opérant à l’international devront être équipés d’un chronotachygraphe numérique, et le suivi quotidien d’activité se généralise pour les conducteurs de moins de 3,5 tonnes. |
Autrement dit, la fenêtre du « on verra plus tard » se referme : le transport léger, longtemps zone grise du suivi des temps, rejoint le niveau d’exigence du transport lourd. Les entreprises qui adoptent Mobilic maintenant prennent le virage en douceur ; celles qui attendent le découvriront lors d’un contrôle.
Notre verdict
Mobilic coche les cases de la numérisation publique réussie : un irritant réel, un outil gratuit et simple, une API ouverte pour l’écosystème, et un cadre juridique qui a suivi l’usage plutôt que de le précéder. Il reste des angles morts — la dépendance au smartphone, la couverture réseau en zone rurale, l’accompagnement des très petites structures peu à l’aise avec le numérique — mais le contraste avec le carnet papier de 1998 est saisissant. Si votre activité touche de près ou de loin au transport en utilitaire, créez votre compte avant que l’échéance de 2026 ne le fasse pour vous.
Article informatif — référez-vous aux textes officiels et au site mobilic.beta.gouv.fr pour les modalités à jour.